jeudi 17 juin 2010

Joie

Un homme à cheval galope dans les champs. Son cheval se cabre au moment où nous passons, et le cavalier se retourne pour nous regarder. De nouveau nous entrons bruyamment dans l'obscurité. Et je renverse la tête. Et je m'abandonne à la joie; je me dis qu'au sortir du tunnel, je vais entrer dans une chambre éclairée par des lampes et me laisser tomber dans un fauteil admirée de tous, avec ma robe qui ondoie à mes pieds. Mais attention! En relevant les yeux, je rencontre le regard d'une femme aigre qui soupconne ma joie. Mon corps impertinent se referme comme un parasol. Je l'ouvre ou le ferme à volonté. La vie commence. Mon trésor de vie est encore intact.

Virginia Woolf - Les vagues

samedi 29 mai 2010

Lire

C'est qu'il y a deux manières de lire un livre: on bien on le considère comme une boite qui renvoie à un dedans, et alors on va chercher des signifiés, et puis, si l'on est encore plus pervers ou corrompu on part en quête du signifiant. Et le livre suivant, on le traitera comme une boite contenue dans la précédente ou la contenant à son tour. Et l'on commentera, l'on interprétera, on demandera des explications, on écrira le livre du livre, à l'infini.
Ou bien l'autre manière: on considère un livre comme une petite machine a-signifiante; le seul problème est: "est-ce que ça fonctionne et comment ça fonctionne?" Comment ça fonctionne pour vous? Si ça ne fonctionne pas, si rien ne se passe, prenez-donc un autre livre. Cette autre lecture est une lecture en intensité : quelque chose se passe ou ne se passe pas. Il n'y a rien à expliquer, à comprendre, à interpréter. c'est du type branchement électrique, "corps sans organe", j'ai connu des gens sans culture qui ont tout de suite compris, grâce à leur habitude, grâce à leur manière de s'en faire un à eux. Cette autre manière de lire s'oppose à la précédente parce qu'elle rapporte immédiatement un livre à un dehors. Un livre c'est un petit rouage dans une machinerie beaucoup plus complexe, extérieure. Écrire, c'est un flux parmi d'autres, et qui n'a aucun privilège par apport aux autres, et qui entre dans des rapports de courants, de contre-courants, de remous avec d'autres flux, flux de merde, de sperme, de parole, d'action, d'érotisme, de monnaie, de politique... Comme Bloom, écrire sur le sable avec une main, en se masturbant de l'autre, deux flux dans quel rapport?

Gilles Deleuze, Pourparlers

Parler en son nom


L'histoire de la philosophie exerce en philosophie une fonction répressive évidente: " Tu ne vas pas quand-même pas oser parler en ton nom tant que tu n'auras pas lu ceci et cela et ceci sur ce la, et cela sur ceci". (…) Ma manière de m'en tirer à l'époque, c'était je crois bien, de concevoir l'histoire de la philosophie comme un enculage ou ce qui revient au même comme une immaculée conception. Je m'imaginais arriver dans le dos d'un auteur et et lui faire un enfant qui serait le sien et qui serait pourtant monstrueux. Que ce soit bien le sien, c'est très important, parce qu'il fallait que l'auteur dise effectivement tout ce que je lui faisais dire. Mais que l'enfant soit monstrueux c'était nécessaire aussi parce qu'il fallait passer par toute sortes de décentrements, de glissement, cassements, émissions secrètes qui m'ont fait bien plaisir. (...) C'est Nietzsches que j'ai lu plus tard qui m'a sorti de tout ça. Car c'est impossible de lui faire subir un pareil traitement. Des enfants dans le dos, c'est lui qui vous en fait. Il vous donne un goût pervers, (que ni Marx, ni Freud, n'ont jamais donné à personne au contraire): le goût pour chacun de lire des choses simples en son propre nom, de parler par affects, intensités, expériences, expérimentations. Dire quelque chose en son propre nom, c'est très curieux; car ce n'est pas du tout au moment où l'on se prend pour un moi, une personne, un sujet, qu'on parle en son nom. Au contraire, un individu acquiert un véritable nom propre, à l'issue du plus sévère exercice de dépersonnalisation, quand il s'ouvre aux multiplicités qui le traversent de part en part, aux intensités qui le parcourt. Le nom comme appréhension instantanée d'une telle multiplicité intensive, c'est l'opposé de la dépersonnalisation opérée par l'histoire de la philosophie, une dépersonnalisation d'amour pas de soumission.

Gilles (encore)


Sarabande # du sexe

Ce que je veux dire c'est qu'en m'installant ici, je m'étais littéralement retiré de la sarabande du sexe, non pas parce que mes pulsions ou mes érections auraient faibli de manière significative mais parce que je n'arrivais plus à faire face aux exigences exorbitantes du sexe, à trouver l'esprit, la force, la patience, l'illusion, l'ironie, l'ardeur, l'égoïsme, la résistance, - ou bien la solidité, l'astuce, la malhonnêteté, la dissimulation, la duplicité, le professionnalisme érotique nécessaires pour vivre ses implications déroutantes et contradictoires.

Philippe Roth. « La tâche »

samedi 15 mai 2010

La poésie, la parole

Se préoccuper de la place fondamentale de la parole dans l'expression poétique... la poésie est parole... C'est à l'intérieur même de la parole que se situe cette rupture, cette intermittence, le fait que, soit on est en rapport immédiat et plein avec les données du monde sensible, soit on se retrouve dans l'exil de la formulation, de la conceptualisation, de l'impersonnalisation et finalement de l'absence du sens de la finitude.
La parole est ce qui va vers l'être et ce qui le perd en même temps et la poésie se situe à l'intérieur de la parole pour la rappeler à l'ordre, faire entendre la mémoire fondamentale qui est en elle et travailler à ce que sa mémoire reprenne sa place dans les mots par des procédés qui sont ceux de l'écriture, mais aussi ceux de l'existence, car la poésie n'est pas seulement une affaire de mots.

Yves Bonnefoy - Un jour sur France culture

mardi 24 novembre 2009

Ethos # wikipedia

L’èthos (du grec ancien ἦθος / ễthos, pluriel ἤθη / ếthê) est un mot grec qui signifie le caractère, l’état d’âme, la disposition psychique.
Il s’écrit èthos (où « è » est la transcription de la lettre grecque êta), et ne doit pas être confondu avec le mot éthos (du grec ancien ἔθος / éthos, où « é » est la transcription d’epsilon) qui signifie la coutume, l’habitude.

Par exemple, la joie, le courage, la mollesse sont des èthè. Les èthè sont souvent considérés du point de vue moral.

Pour l’art rhétorique, l’èthos correspond à l'image que le locuteur donne de lui-même à travers son discours. Il s’agit essentiellement pour lui d’établir sa crédibilité par la mise en scène de qualités morales comme la bienveillance et la magnanimité. Par extension, tout acte (discursif ou non) qui contribue à rendre manifeste un tempérament ou des traits de caractère participe de l’èthos.

Pour les Grecs, les « arts » (μιμητικαὶ τέχναι / mimêtikaì tékhnai), comme la musique, la danse, les arts visuels, la tragédie ou la comédie imitent tous des èthè. C'est ce qu'explique Aristote dans la Poétique et dans la Politique, livre VIII.


L’èthos représente le style que doit prendre l’orateur pour capter l’attention et gagner la confiance de l’auditoire, pour se rendre crédible et sympathique. Il s'adresse à l'imagination de l'interlocuteur. Aristote définit le bon sens, la vertu et la bienveillance comme étant les éléments faciltant la confiance en l’orateur. On pourra y ajouter la franchise et la droiture. Tandis que le logos représente la logique, le raisonnement et le mode de construction de l’argumentation. Il s’adresse à l’esprit rationnel de l’interlocuteur et le pathos s’adresse à la sensibilité de l’auditoire (ses tendances, passions, désirs, sentiments, émotions...). L’orateur cherche à faire ressentir à l’auditoire des passions : la colère, l’amour, la pitié, l’émulation... De son côté, l’orateur ne doit pas se départir de son calme, de son rôle de sage. Èthos et pathos cherchent à séduire l’auditoire. Roland Barthes liait l’èthos à l’émetteur, le pathos au récepteur et le logos au message.

lundi 23 novembre 2009

Mais... chanter, Rêver, rire, passer, être seul, être libre

Et que faudrait-il faire ? Chercher un protecteur puissant, prendre un patron, Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce, Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ? Non, merci. Dédier, comme tous ils le font, Des vers aux financiers ? se changer en bouffon Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre, Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ? Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ? Avoir un ventre usé par la marche ? une peau Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ? Exécuter des tours de souplesse dorsale ?... Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou Cependant que, de l'autre, on arrose le chou, Et donneur de séné par désir de rhubarbe, Avoir un encensoir, toujours, dans quelque barbe ? Non, merci ! Se pousser de giron en giron, Devenir un petit grand homme dans un rond, Et naviguer, avec des madrigaux pour rames, Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ? Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci ! S'aller faire nommer pape par les conciles Que dans les cabarets tiennent des imbéciles ? Non, merci ! Travailler à se construire un nom Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non, Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ? Etre terrorisé par de vagues gazettes, Et se dire sans cesse : "Oh, pourvu que je sois Dans les petits papiers du Mercure François ?"... Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême, Préférer faire une visite qu'un poème, Rédiger des placets, se faire présenter ? Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais... chanter, Rêver, rire, passer, être seul, être libre, Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre, Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers, Pour un oui, pour un non, se battre, -ou faire un vers ! Travailler sans souci de gloire ou de fortune, À tel voyage, auquel on pense, dans la lune ! N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît, Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit, Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard, Ne pas être obligé d'en rien rendre à César, Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite, Bref, dédaignant d'être le lierre parasite, Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul, Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce? Un serment fait d'un peu plus près, une promesse Plus précise, un aveu qui peut se confirmer, Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer; C'est un secret qui prend la bouche pour oreille, Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille, Une communion ayant un goût de fleur, Une façon d'un peu se respirer le coeur, Et d'un peu se goûter au bord des lèvres, l'âme! 

Cyrano de Bergerac Edmond Rostand Acte III, Scène 7