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mercredi 4 décembre 2013

Cette cloison - la vie

"Sa condamnation, secousse profonde, avait en quelques sorte rompu ça et là, autour de lui, cette cloison qui nous sépare du mystère des choses et que l'on appelle la vie."

Victor Hugo - Les misérables

dimanche 1 décembre 2013

s'ouvrir exagérément

Et cette façon que j'ai de m'ouvrir exagérément devant des inconnus n'est pas seulement comme je l'ai cru longtemps, une faiblesse des muscles constricteurs de l'âme, mais comme je n'ai en moi qu'une seule chose, il me faut, ou bien rester verrouillé (c'est à dire me taire ou bavarder) ou bien m'ouvrir et laisser voir mon unique habitant. Finalement cette disposition psychique défectueuse m'interdit tout échange – puisqu'elle ne peut aboutir qu'à des malentendus ou à de fausses ententes. (…) Le fait qu'en dépit de tous ces obstacles se sont développées avec quelques solitaires des relations silencieuses, des relations qui n'exigent peut-être même pas d'être entretenues parce qu'elle reposent sur la conscience définitive de quelques grande réalité communes, me donnent un peu plus d'assurance à l'endroit des humains

Rainer Maria Rilke 

lundi 18 février 2013

Ce monde que ma tendresse

J'essaie de rester en contact où que je sois

Je ne dis pas je t'aime
Je ne dis pas que j’ai réussi
Le soleil apparait dans la lucarne

Mon travail m’appelle
aussi doux que le bruit du ruisseau
près de la cabane dans le Tennessee

J’écoute à mon bureau
et je suis disposé à pardonner
à ceux qui ont voulu nous écraser
avec leurs merveilleux systèmes

Ta beauté est partout
que nous avons distillée ensemble
dans les temps difficiles
Tu ne me sentiras jamais vouloir te diriger

Je fuis à jamais ton hommage
Je ne pense pas à te mettre des fers
Je n’ai rien dans l’esprit pour toi

Je n’ai pas de prières où t’enfermer
Je vis pour toi
sans le souvenir de ce que tu mérites
où ne mérite pas


Léonard cohen

Ces rares nuits de tendresse

Quelle nuit! Et comme avec la distance notre discussion me semble douce, deux adultes allongés sur le plancher! Quelle nuit parfaite! Je jure que j'en sens encore la chaleur. En fait ce qu'il avait fait avec Edith, importait peu, je les épouse dans leur lit adultère, j'affirme de grand cœur le droit qu'ont les hommes et les femmes à ces rares nuits de tendresse, contre lesquelles les lois conspirent. Si seulement je pouvais vivre cela en perspective. Comme les souvenirs de F. filent rapidement, les nuits de camaraderie, les échelles que nous avons escaladées, et le bonheur que procure la vue de ce simple mécanisme humain. Comme les petitesse reviennent vite, et la plus ignoble des formes de propriété, la tyrannie qui s'exerce sur deux pouces carrés de chair humaine, le con d'une femme.

Léonard Cohen - Les perdants magnifiques

lundi 4 février 2013

quelque chose de gai et d'amoureux

Ou bien la morale n’a aucun sens, ou bien elle n’a rien d’autre à nous dire que de ne pas être indigne de ce qui nous arrive. Saisir ce qui arrive comme injuste et non mérité (c’est toujours la faute de quelqu’un), voilà ce qui rend nos plaies répugnantes. Ce qui est vraiment immoral, c’est toute l’utilisation des notions morales: juste, injuste, mérite, faute. 

Entre les cris de la douleur physique et les chants de la souffrance métaphysique, comment tracer son mince chemin stoïcien, qui consiste à être digne de ce qui arrive, à dégager quelque chose de gai et d’amoureux dans ce qui arrive, une lueur, une rencontre, un événement, une vitesse,
un devenir?

Gilles Deleuze, Claire Parnet Dialogues 

vendredi 1 février 2013

Contaminer

Contaminer, donner, transférer, déléguer, fournir, passer, transmettre, communiquer,  enseigner, propager, véhiculer, révéler, diffuser, inoculer, passer…

Oh! father... # il n'est pas nécessaire...

Les années cinquante furent les plus exaltantes de toute ma vie.
J'ai lutté alors de tout mon temps, de toute mon énergie, dans deux combats aventureux que je jugeais parallèles, celui de l'espoir en la renaissance de l'Europe, celui de l'espoir ouvrier.

Mais c'était aussi le temps de la guerre froide, de la peur atomique, des lendemains désenchantés et chaque pas dans l'avenir se gagnait contre des certitudes mortes.

Je vivais durement la devise que l'on prête au « Taiseux »: «  il n'est pas nécessaire de croire pour entreprendre ni de réussir pour persévérer

My father 1962

Tout est réel

Et une fois que tout est dit et fait, tout est réel. Les mensonges sont réels. Ni factuels, ni authentiques, mais réels néanmoins. Comme les rêves. Les inventions, les cauchemars, les fantasmes, la douleur, la peur et le désir.

Amos Oz Connaître une femme

lundi 30 avril 2012

La folie qui est pour l'autre

Ce que j'ai compris de l'homme avec Lacan, c'est que la qualité essentielle de l'homme c'est d'être fou. Si l'homme n'est pas fou, c'est qu'il n'est rien. Le problème c'est savoir comment il soigne sa folie, hein.... Si vous n'étiez pas folle, vous comprenez, comment voulez-vous que quelqu'un soit amoureux de vous ? Pas même vous, vous comprenez ? Ce qui ne veut pas dire que si vous ne savez pas être folle, on vous met pas à l'hôpital psychiatrique, les fous qu'on met à l'hôpital psychiatrique c'est ceux qui ratent leurs folie, l'important pour l'homme, c'est de réussir sa folie, et oui quoi ! Bon Lacan parle sérieusement, il dit mieux mais en réalité c'est comme ça. Enfin, madame, si vous n'êtes pas folle, vous êtes foutue, parce que vous n'aurez aucun accès à vous-même, ni vous pourrez rien donner de vous à l'autre, à l'être que vous aimez, que tout le monde sait que l'amour est une folie, mais c'est une folie, non seulement agréable, mais qui découvre précisément... L'amour c'est pas vous mettre à poil pour découvrir votre viande c'est découvrir votre être, vous ne pouvez pas vous découvrir ailleurs que dans la folie, mais dans la folie qui est pour l'autre, si vous n'êtes pas follement amoureuse d'un idiot comme moi ou n'importe qui, vous ne saurez jamais qui est-ce que vous êtes, bon, c'est clair là ?
C'est le destin de sa folie qui est l'essence de l'homme. Si on déni sa folie, c'est foutu, c'est zéro...
 

François Toskaies à Cécile Hamsy, radio

samedi 17 mars 2012

Etre juif

Je ne sais pas précisément ce que c’est qu’être juif, ce que ça me fait d’être juif. C’est une évidence, si l’on veut, mais une évidence médiocre, une marque, mais une marque qui ne me rattache à rien de précis à rien de concret : ce n’est pas un signe d’appartenance, ce n’est pas lié à une croyance, à une religion, à une pratique, à une culture, à un folklore, à une histoire, à un destin, à une langue. Ce serait plutôt une absence, une question, une mise en question, un flottement, une inquiétude : une certitude inquiète derrière laquelle se profile une autre certitude, abstraite, lourde, insupportable : celle d’avoir été désigné comme juif, et parce que juif victime, et de ne devoir la vie qu’au hasard et qu’à l’exil. 
Georges Pérec

vendredi 21 octobre 2011

Elargir l'horizon

"Breton n'a jamais lâché sur rien, ce qui est assez rare dans le siècle, qui a vu tant de démissions, refusant la médiocrité satisfaite dans tous les domaines qui caractérise notre monde...

Qu'il s'agisse de surréalisme ou d'autres parcours qui ne sont pas si différent, il s'agit d'une quête, il s'agit pour chaque être de trouver la singularité de ce qui le relie au monde, et tout est bon, tous les chemins sont bons, du moment que soient refusées les multiples formes d'asservissement et il s'agit toujours d'élargir l'horizon...

Autour de cette façon d'être au monde, le surréalisme, des gens se sont retrouvés dans une même constellation qui a permis à chacun d'aller plus loin en quête de lui-même...
L'asservissement est très souvent contagieux, heureusement que parfois ça se retourne complètement... Car heureusement la liberté aussi est contagieuse, donc si vous commencez à avoir autour de vous des gens qui commencent à respirer un peu mieux que les autres, ça aide..."

Annie Lebrun, un jour quelque part sur France culture

vendredi 17 septembre 2010

Introduction à la vie non fasciste - Foucault

En rendant un modeste hommage à Saint-François-de-Sales, on pourrait dire que L’Anti-Œdipe est une Introduction à la vie non-fasciste.

Cet art de vivre contraire à toutes les formes de fascisme, qu’elles soient déjà installées ou proches de l’être, s’accompagne d’un certain nombre de principes essentiels, que je résumerais comme suit si je devais faire de ce grand livre un manuel ou un guide de vie quotidienne :

- libérez l’action politique de toute forme de paranoïa unitaire et totalisante ;

- faites croître l’action, la pensée et les désirs par prolifération, juxtaposition et disjonction, plutôt que par subdivision et hiérarchisation pyramidale ;

- affranchissez-vous des vieilles catégories du Négatif (la loi, la limite, la castration, le manque, la lacune), que la pensée occidentale a si longtemps sacralisées comme forme du pouvoir et mode d’accès à la réalité. Préférez ce qui est positif et multiple, la différence à l’uniforme, le flux aux unités, les agencements mobiles aux systèmes. Considérez que ce qui est productif n’est pas sédentaire, mais nomade ;

- n’imaginez pas qu’il faille être triste pour être militant, même si la chose qu’on combat est abominable. C’est le lien du désir à la réalité (et non sa fuite dans les formes de la représentation) qui possède une force révolutionnaire ;

- n’utilisez pas la pensée pour donner à une pratique politique une valeur de vérité ; ni l’action politique pour discréditer une pensée, comme si elle n’était que pure spéculation. Utilisez la pratique politique comme un intensificateur de la pensée, et l’analyse comme un multiplicateur des formes et des domaines d’intervention de l’action politique ;

- n’exigez pas de la politique qu’elle rétablisse des « droits » de l’individu tels que la philosophie les a définis. L’individu est le produit du pouvoir. Ce qu’il faut, c’est « désindividualiser » par la multiplication et le déplacement des divers agencements. Le groupe ne doit pas être le lien organique qui unit des individus hiérarchisés, mais un constant générateur de « désindividualisation » ;

- ne tombez pas amoureux du pouvoir.

On pourrait même dire que Deleuze et Guattari aiment si peu le pouvoir qu'ils ont cherché à neutraliser les effets de pouvoirs liés à leur propre discours. D'ou les jeux et les pièges qu'on trouve un peu partout dans le livre, et qui font de sa traduction un véritable tour de force. Mais ce ne sont pas les pièges familiers de la rhétorique, ceux qui cherchent à séduire le lecteur sans qu'il soit conscient de la manipulation, et finissent par le gagner à la cause des auteurs contre sa volonté. Les pièges de L’Anti-Œdipe sont ceux de l'humour : tant d'invitations à se laisser expulser, à prendre congé du texte en claquant la porte. Le livre se donne souvent à penser qu'il n'est qu'humour et jeux là où pourtant quelque chose d'essentiel se passe, quelque chose qui est du plus grand sérieux : la traque de toutes les formes de fascisme, depuis celles, colossales, qui nous entourent et nous écrasent jusqu'aux formes menues qui font l'amère tyrannie de nos vies quotidiennes.

Extrait de la Préface de Michel Foucault à la traduction américaine du livre de Gilles Deleuze et Felix Guattari, L'Anti-Oedipe : capitalisme et schizophrénie, 1977




l'intégralité du texte est là (http://foucault.info/documents/foucault.prefaceAntiOedipe.fr.html) et en entier, c'est plus que bien aussi

samedi 11 septembre 2010

...

J'ai retrouvé dans l'eau Marie Cardona, une ancienne dactylo de mon bureau dont j'avais eu envie à l'époque. Elle aussi, je crois mais elle est partie peu après et nous n'avons pas eu le temps. Je l'ai aidée à monter sur une bouée et, dans ce mouvement, j'ai effleuré ses seins. J'étais encore dans l'eau quand elle était déjà à plat ventre sur la bouée. Elle s'est retournée vers moi. Elle avait les cheveux dans les yeux et elle riait. Je me suis hissée à côté d'elle sur la bouée. Il faisait bon et comme en plaisantant, j'ai laissé aller ma tête en arrière et je l'ai posée sur son ventre. Elle n'a rien dit et je suis restée ainsi. J'avais tout le ciel dans les yeux et il était bleu et doré. Sous ma nuque je sentais le ventre de Marie battre doucement. Nous sommes restés longtemps sur la bouée à moitié endormis. Quand le soleil est devenu trop fort, elle a plongé et je l'ai suivie.

(…)

J'ai raconté à marie l'histoire du vieux et elle a ri. Elle avait un de mes pyjamas dont elle avait retroussé les manches. Quand elle a ri, j'ai eu encore envie d'elle. Un moment après, elle m'a demandé si je l'aimais. Je lui ai répondu que cela ne voulait rien dire mais qu'il me semblait que non. Elle a eu l'air triste. Mais en préparant le déjeuner et à propos de rien, elle a encore ri de telle façon que je l'ai embrassée.

(...)

Le soir, Marie est venue me chercher et m'a demandé si je voulais me marier avec elle; j'ai dit que cela m'était égal et que nous pourrions le faire si elle le voulait. Elle a voulu savoir alors si je l'aimais. J'ai répondu comme je l'avais déjà fait une fois que cela ne signifiait rien mais que sans doute je ne l'aimais pas. Pourquoi m'épouser alors? A t-elle dit. Je lui ai expliqué que cela n'avait aucune importance et que si elle le désirait nous pouvions nous marier. D'ailleurs c'était elle qui le demandait, moi, je me contentait de dire oui. Elle a observé alors que le mariage était une chose grave. J'ai répondu « non ». elle s'est tue un moment et elle m'a regardé en silence. Puis elle a parlé. Elle voulait simplement savoir si j'aurais accepté la même proposition venant d'une autre femme à qui je serais attaché de la même façon. J'ai dit « naturellement ». Elle s'est demandé alors si elle m'aimait et moi, je ne pouvais rien savoir sur ce point. Après un autre moment de silence, elle a murmuré que j'étais bizarre, qu'elle m'aimait sans doute à cause de cela mais que peut-être un jour je la dégoûterais pour les même raisons. Comme je me taisais, n'ayant rien à ajouter, elle m'a pris le bras en souriant et elle a déclaré qu'elle voulait se marier avec moi. J'ai répondu que nous le ferions dès qu'elle le voudrait. Je lui ai parlé alors de la proposition du patron et Marie m'a dit qu'elle aimerait connaître Paris. Je lui ai appris que j'y avais vécu dans un temps et elle m'a demandé comment s'était. Je lui ai dit: c'est sale. Il y a des pigeons et des cours noires. Les gens ont la peau blanche. Puis nus avons marché et traversé la ville par ses grandes rues. Les femmes étaient belles et j'ai demandé à marie si elle le remarquait. Elle m'a dit que oui et qu'elle me comprenait. Pendant un moment nous n'avons plus parlé. Je voulais cependant qu'elle reste avec moi et je lui ai dit que nous pouvions diné ensemble chez Céleste. Elle en avait bien envie mais elle avait à faire. Nous étions près de chez moi et je lui ai dit au revoir. Elle m'a regardé: « tu ne veux pas savoir ce que j'ai à faire? » Je voulais bien le savoir mais je n'y avais pas pensé et c'est ce qu'elle avait l'air de me reprocher. Alors devant mon air empêché , elle a encore ri et elle a eu vers moi un mouvement de tout le corps pour me tendre sa bouche.

Albert Camus - L'étranger

samedi 29 mai 2010

Parler en son nom


L'histoire de la philosophie exerce en philosophie une fonction répressive évidente: " Tu ne vas pas quand-même pas oser parler en ton nom tant que tu n'auras pas lu ceci et cela et ceci sur ce la, et cela sur ceci". (…) Ma manière de m'en tirer à l'époque, c'était je crois bien, de concevoir l'histoire de la philosophie comme un enculage ou ce qui revient au même comme une immaculée conception. Je m'imaginais arriver dans le dos d'un auteur et et lui faire un enfant qui serait le sien et qui serait pourtant monstrueux. Que ce soit bien le sien, c'est très important, parce qu'il fallait que l'auteur dise effectivement tout ce que je lui faisais dire. Mais que l'enfant soit monstrueux c'était nécessaire aussi parce qu'il fallait passer par toute sortes de décentrements, de glissement, cassements, émissions secrètes qui m'ont fait bien plaisir. (...) C'est Nietzsches que j'ai lu plus tard qui m'a sorti de tout ça. Car c'est impossible de lui faire subir un pareil traitement. Des enfants dans le dos, c'est lui qui vous en fait. Il vous donne un goût pervers, (que ni Marx, ni Freud, n'ont jamais donné à personne au contraire): le goût pour chacun de lire des choses simples en son propre nom, de parler par affects, intensités, expériences, expérimentations. Dire quelque chose en son propre nom, c'est très curieux; car ce n'est pas du tout au moment où l'on se prend pour un moi, une personne, un sujet, qu'on parle en son nom. Au contraire, un individu acquiert un véritable nom propre, à l'issue du plus sévère exercice de dépersonnalisation, quand il s'ouvre aux multiplicités qui le traversent de part en part, aux intensités qui le parcourt. Le nom comme appréhension instantanée d'une telle multiplicité intensive, c'est l'opposé de la dépersonnalisation opérée par l'histoire de la philosophie, une dépersonnalisation d'amour pas de soumission.

Gilles (encore)


lundi 23 novembre 2009

Mais... chanter, Rêver, rire, passer, être seul, être libre

Et que faudrait-il faire ? Chercher un protecteur puissant, prendre un patron, Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce, Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ? Non, merci. Dédier, comme tous ils le font, Des vers aux financiers ? se changer en bouffon Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre, Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ? Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ? Avoir un ventre usé par la marche ? une peau Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ? Exécuter des tours de souplesse dorsale ?... Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou Cependant que, de l'autre, on arrose le chou, Et donneur de séné par désir de rhubarbe, Avoir un encensoir, toujours, dans quelque barbe ? Non, merci ! Se pousser de giron en giron, Devenir un petit grand homme dans un rond, Et naviguer, avec des madrigaux pour rames, Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ? Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci ! S'aller faire nommer pape par les conciles Que dans les cabarets tiennent des imbéciles ? Non, merci ! Travailler à se construire un nom Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non, Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ? Etre terrorisé par de vagues gazettes, Et se dire sans cesse : "Oh, pourvu que je sois Dans les petits papiers du Mercure François ?"... Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême, Préférer faire une visite qu'un poème, Rédiger des placets, se faire présenter ? Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais... chanter, Rêver, rire, passer, être seul, être libre, Avoir l'œil qui regarde bien, la voix qui vibre, Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers, Pour un oui, pour un non, se battre, -ou faire un vers ! Travailler sans souci de gloire ou de fortune, À tel voyage, auquel on pense, dans la lune ! N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît, Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit, Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard, Ne pas être obligé d'en rien rendre à César, Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite, Bref, dédaignant d'être le lierre parasite, Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul, Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce? Un serment fait d'un peu plus près, une promesse Plus précise, un aveu qui peut se confirmer, Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer; C'est un secret qui prend la bouche pour oreille, Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille, Une communion ayant un goût de fleur, Une façon d'un peu se respirer le coeur, Et d'un peu se goûter au bord des lèvres, l'âme! 

Cyrano de Bergerac Edmond Rostand Acte III, Scène 7 

dimanche 22 novembre 2009

Survoler le remords (et on dirait du deleuze)(alors que c'est Sagan)

Je ne vais pas pousser plus loin l'esprit critique qui deviendrait très vite du masochisme. Or je ne suis pas masochiste, je suis tout sauf masochiste. Je n'ai pas de sentiment de culpabilité et je ne crois pas en avoir eu jamais. De là peut-être viennent l'élan et l'exaltation qui m'ont fait traverser ma vie comme une fusée qui aurait survolé le remords, les prises de conscience, les points qu'on gagne, etc., toute formule vous mettant brusquement en face de problème qui n'ont pas existé vraiment ou plutôt qui n'existent que par vous.

Françoise Sagan - derrière l'épaule

mardi 3 novembre 2009

Mendiant tout neuf

Pourtant je ne pensais pas tellement à mon avenir. (…) Je comptais simplement me laisser flotter un peu, prendre les choses heure par heure, et voir ce qui allait se passer. Lorsque j'en ai parlé à I-man, il a dit que j'étais en train de devenir un « mendiant tout neuf » et m'a lancé un sourire chaleureux. Pas de projets, pas de regrets, a-t-til déclaré. Grâce et hommage, ça suffit pou' chaque jou'. J'ai répondu ouais, mais je risquais d'avoir du mal à faire ça toute ma vie. Avoir des projets et des regrets, c'est une seconde nature chez moi.

Russell Bank Sous le règne de Bone.

samedi 5 septembre 2009

In(achèvement)

[L'absolue cruauté] ce n'est pas qu'un homme blesse l'autre ou le mutile ou le torture ou lui arrache les membres ou la tête, ou même le fasse pleurer, l'absolue cruauté est celle de l'homme qui rend l'homme inachevé, qui l'interrompt comme des points de suspension au milieu d'une phrase, qui se détourne de lui après l'avoir regardé, c'est l'homme qui fait de l'homme une erreur de regard, une erreur de jugement comme une lettre qu'on a commencé et qu'on froisse brutalement après avoir écrit la date.

Bernard Marie-Koltès
(mais je sais pas où)

dimanche 23 août 2009

J'entends, j'entends

J'entends j'entends le monde est là
Il passe des gens sur la route
Plus que mon coeur je les écoute
Le monde est mal fait mon coeur las

Faute de vaillance ou d'audace
Tout va son train rien n'a changé
On s'arrange avec le danger
L'âge vient sans que rien se passe

Au printemps de quoi rêvais-tu
On prend la main de qui l'on croise
Ah mettez les mots sur l'ardoise
Compte qui peut le temps perdu

Tous ces visages ces visages
J'en ai tant vu des malheureux
Et qu'est-ce que j'ai fait fait pour eux
Sinon gaspiller mon courage

Sinon chanter chanter chanter
Pour que l'ombre se fasse humaine
Comme un dimanche à la semaine
Et l'espoir à la vérité

J'en ai tant vu qui s'en allèrent
Ils ne demandaient que du feu
Ils se contentaient de si peu
Ils avaient si peu de colère

J'entends leurs pas j'entends leurs voix
Qui disent des choses banales
Comme on en lit sur le journal
Comme on en dit le soir chez soi

Ce qu'on fait de vous hommes femmes
O pierre tendre tôt usée
Et vos apparences brisées
Vous regarder m'arrache l'âme

Les choses vont comme elles vont
De temps en temps la terre tremble
Le malheur au malheur ressemble
Il est profond profond profond

Vous voudriez au ciel bleu croire
Je le connais ce sentiment
J'y crois aussi moi par moments
Comme l'alouette au miroir

J'y crois parfois je vous l'avoue
A n'en pas croire mes oreilles
Ah je suis bien votre pareil
Ah je suis bien pareil à vous

A vous comme les grains de sable
Comme le sang toujours versé
Comme les doigts toujours blessés
Ah je suis bien votre semblable

J'aurais tant voulu vous aider
Vous qui semblez autres moi-même
Mais les mots qu'au vent noir je sème
Qui sait si vous les entendez

Tout se perd et rien ne vous touche
Ni mes paroles ni mes mains
Et vous passez votre chemin
Sans savoir ce que dit ma bouche

Votre enfer est pourtant le mien
Nous vivons sous le même règne
Et lorsque vous saignez je saigne
Et je meurs dans vos mêmes liens

Quelle heure est-il quel temps fait-il
J'aurais tant aimé cependant
Gagner pour vous pour moi perdant
Avoir été peut-être utile

C'est un rêve modeste et fou
Il aurait mieux valu le taire
Vous me mettrez avec en terre
Comme une étoile au fond d'un trou

Louis Aragon

mardi 18 août 2009

Vivre, écrire

"Mais oui, il faut au moins aspirer à l'échec, comme dit le savant de Bernhard, parce que l'échec et seul l'échec reste l'unique certitude qu'on puisse acquérir, dis-je et ainsi moi, j'aspire à cela, si tant est que j'aspire à quelque chose, or il le faut, parce que je vis et écris, et dans les deux cas, c'est une aspiration, la vie étant une aspiration plutôt aveugle, tandis que l'écriture est une aspiration lucide, et ainsi bien sûr c'est une autre aspiration que la vie, elle aspire peut-être à voir ce que la vie aspire à atteindre, et c'est pourquoi, ne pouvant pas faire autrement, elle répète la vie de la vie, elle ressasse la vie comme si elle l'écriture était aussi la vie, alors qu'elle ne l'est pas, ce sont deux choses tout à fait différente, fondamentalement incomparable, et ainsi, si on se met à écrire, et si on se met à écrire sur la vie, l'échec est garanti."

Imre Kertèsz, Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas