vendredi 1 février 2013

La sainte prostitution des foules

Il n'est pas donné à chacun de prendre un bain de multitude: jouir de la foule est un art; et celui-là seul peut faire, aux dépens du genre humain, une ribote de vitalité, à qui une fée a insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine du domicile et la passion du voyage.

Multitude, solitude: deux termes égaux et convertibles pour le poëte actif et fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans une foule affairée.

Le poëte jouit de cet incomparable privilège, qu'il peut à sa guise être lui-même et autrui. Comme ces âmes errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage de chacun. Pour lui seul, tout est vacant; et si de certaines places paraissent lui être fermées, c'est qu'à ses yeux elles ne valent pas la peine d'être visitées.

Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière ivresse de cette universelle communion. Celui-là qui épouse facilement la foule connaît des jouissances fiévreuses, dont seront éternellement privés l'égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux, interné comme un mollusque. Il adopte comme siennes toutes les professions, toutes les joies et toutes les misères que la circonstance lui présente.

Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien faible, comparé à cette ineffable orgie, à cette sainte prostitution de l'âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à l'imprévu qui se montre, à l'inconnu qui passe.

Il est bon d'apprendre quelquefois aux heureux de ce monde, ne fût-ce que pour humilier un instant leur sot orgueil, qu'il est des bonheurs supérieurs au leur, plus vastes et plus raffinés. Les fondateurs de colonies, les pasteurs de peuples, les prêtres missionnaires exilés au bout du monde, connaissent sans doute quelque chose de ces mystérieuses ivresses; et, au sein de la vaste famille que leur génie s'est faite, ils doivent rire quelquefois de ceux qui les plaignent pour leur fortune si agités et pour leur vie si chaste.
Charles Baudelaire, “Les Foules” (Le Spleen de Paris)

Ecrire - Perros

« Écrire, c’est renoncer au monde en implorant le monde de ne pas renoncer à nous. » 

Georges Perros

Bilingues dans une seule langue

Nous devons être bilingues même en une seule langue, nous devons avoir une langue mineure à l'intérieur de notre langue, nous devons faire de notre propre langue un usage mineur. Le multilinguisme n'est pas seulement la possession de plusieurs systèmes dont chacun serait homogène en lui-même; c'est d'abord la ligne de fuite ou de variation qui affecte chaque système en l'empêchant d'être homogène. Non pas parler comme un Irlandais, un Roumain, dans une autre langue que la sienne mais au contraire parler dans sa langue à soi comme un étranger. Proust dit : " Les beaux livres sont écrits dans une sorte de langue étrangère. Sous chaque mot chacun de nous met son sens ou du moins son image qui est souvent un contresens. Mais dans les beaux livres tous les contresens qu'on fait sont beaux." C'est la bonne manière de lire : tous les contresens sont bons, à condition toutefois qu'ils ne consistent pas interprétations mais qu'ils concernent l'usage du livre, qu'ils en multiplient l'usage. C'est la définition du style. Là aussi c'est une question de devenir. Les gens pensent toujours à un avenir majoritaire (quand je serai grand, quand j'aurai le pouvoir…). Alors que ce qui est intéressants ce sont les devenirs-minoritaire : non pas faire semblant, non pas faire ou imiter l'enfant, le fou, la femme, le bègue, ou l'étranger, mais devenir tout cela, pour inventer de nouvelles forces ou de nouvelles armes.

Gilles Deleuze - Claire Parnet  Dialogues

Faux soleil

La plupart des gens ne savent jamais que très vaguement où ils se situent que ce soit dans le temps ou dans l'ordre des choses. Les gens sont incapables de lire un contrat, un horaire ou d'identifier un pays sur une carte muette. L'alphabétisation est une merveilleuse imposture. Pourtant ces gens ont une vie émotionnelle aussi intense qu'une œuvre de Bach jouée par ma nièce.

Jim Harrison Faux soleil

Oh! father... # il n'est pas nécessaire...

Les années cinquante furent les plus exaltantes de toute ma vie.
J'ai lutté alors de tout mon temps, de toute mon énergie, dans deux combats aventureux que je jugeais parallèles, celui de l'espoir en la renaissance de l'Europe, celui de l'espoir ouvrier.

Mais c'était aussi le temps de la guerre froide, de la peur atomique, des lendemains désenchantés et chaque pas dans l'avenir se gagnait contre des certitudes mortes.

Je vivais durement la devise que l'on prête au « Taiseux »: «  il n'est pas nécessaire de croire pour entreprendre ni de réussir pour persévérer

My father 1962

Tout est réel

Et une fois que tout est dit et fait, tout est réel. Les mensonges sont réels. Ni factuels, ni authentiques, mais réels néanmoins. Comme les rêves. Les inventions, les cauchemars, les fantasmes, la douleur, la peur et le désir.

Amos Oz Connaître une femme

Trapèze volant

«Oui, Bach, Mozart, Dieu, elles commencent toujours par ça. Ça fait conversation honnête, alibi moral. Et quinze jours plus tard, trapèze volant sur le lit.»

[ Albert Cohen ] - Belle du Seigneur