dimanche 24 avril 2011

Deux


D'abord l'amour traite une séparation ou une disjonction qui peut-être la simple différence entre deux personnes, avec leur subjectivité infinie. l'amour impose qu'on se confronte à deux figures, deux postures de représentation. Autrement dit, dans l'amour vous avez un premier élément qui est une séparation, une disjonction, une différence. Vous avez d'abord un Deux. Ensuite, précisément parce qu'il traite d'une disjonction, au moment où ce Deux va se mettre en scène comme tel et expérimenter le monde de façon neuve, il ne peut prendre qu'une forme hasardeuse et contingente. C'est ce qu'on appelle la rencontre. l'amour s'initie dans une rencontre et cette rencontre je lui donne le statut en quelque sorte métaphysique, d'évènement. De nombreux romans ont été consacrés à des cas où le Deux est particulièrement prononcé ou les amants n'appartiennent pas à la même classe, au même groupe au même clan. Ce côté diagonal de l'amour qui passe à travers les dualités les plus puissantes et les séparations les plus radicales est un élément tout à fait important. La rencontre entre deux différences est un événement, quelque chose de contingent, de surprenant. Cette surprise enclenche un processus qui est fondamentalement une expérience du monde. L'amour c'est une construction, c'est une vie qui se fait, non plus depuis le point de vue de l'Un mais du point de vue du Deux. C'est ce que j'appelle la scène du Deux.

Alain Badiou Eloge de l'amour.

jeudi 11 novembre 2010

Le corps des femmes

Le corps des femmes est hypothétique… Navigation au jugé… Approximation permanente… On peut en faire jouir une, brusquement, en lui caressant l’omoplate, en lui léchant les paupières, en la touchant au nombril… si ça ne vous ai jamais arrivé, vous n’y connaissez rien…

Sollers "Femmes"

Ecrire - Pessoa

Ecrire n'est pas une ambition que j'aie,
c'est ma manière à moi d'être seul.

( il disait Pessoa.)

Aimer les femmes

 Nous aimons les femmes à proportion qu'elles nous sont plus étrangères. Aimer les femmes est un plaisir de pédéraste. Ainsi la bestialité exclut la pédérastie.
Charles Baudelaire

Avec Juliette B, terminale A, 1985-1986

Ecrire - Perec

Je n'écris pas pour dire que je ne dirai rien, je n'écris pas pour dire que je n'ai rien à dire. J'écris : j'écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j'ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps; j'écris parce qu'ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l'écriture ; l'écriture est le souvenir de leur mort et l'affirmation de ma vie.

Georges Perec

jeudi 4 novembre 2010

Passer la rivière # traduction

Aujourd'hui, j'ai envie que Rilke parle à travers moi. Dans le langage courant, cela s'appelle traduire. (Comme c'est mieux en allemand, nachdichten ! Tout en suivant la trace d'un poète, frayer encore la route qu'il a déjà frayée. Soit pour nach, après, mais il y a dichten, le toujours nouveau. Nachdichten, c'est refrayer la voie sur des traces que l'herbe envahit dans l'instant. Mais la traduction signifie aussi autre chose. On ne fait pas seulement passer une langue dans une autre langue (le russe par exemple), on passe aussi la rivière. Je fais passer Rilke en langue russe, tout comme il me fera passer un jour dans l'autre monde...

Marina Tsvetaïeva  

(quand Marina épouse Deleuze)

vendredi 17 septembre 2010

Introduction à la vie non fasciste - Foucault

En rendant un modeste hommage à Saint-François-de-Sales, on pourrait dire que L’Anti-Œdipe est une Introduction à la vie non-fasciste.

Cet art de vivre contraire à toutes les formes de fascisme, qu’elles soient déjà installées ou proches de l’être, s’accompagne d’un certain nombre de principes essentiels, que je résumerais comme suit si je devais faire de ce grand livre un manuel ou un guide de vie quotidienne :

- libérez l’action politique de toute forme de paranoïa unitaire et totalisante ;

- faites croître l’action, la pensée et les désirs par prolifération, juxtaposition et disjonction, plutôt que par subdivision et hiérarchisation pyramidale ;

- affranchissez-vous des vieilles catégories du Négatif (la loi, la limite, la castration, le manque, la lacune), que la pensée occidentale a si longtemps sacralisées comme forme du pouvoir et mode d’accès à la réalité. Préférez ce qui est positif et multiple, la différence à l’uniforme, le flux aux unités, les agencements mobiles aux systèmes. Considérez que ce qui est productif n’est pas sédentaire, mais nomade ;

- n’imaginez pas qu’il faille être triste pour être militant, même si la chose qu’on combat est abominable. C’est le lien du désir à la réalité (et non sa fuite dans les formes de la représentation) qui possède une force révolutionnaire ;

- n’utilisez pas la pensée pour donner à une pratique politique une valeur de vérité ; ni l’action politique pour discréditer une pensée, comme si elle n’était que pure spéculation. Utilisez la pratique politique comme un intensificateur de la pensée, et l’analyse comme un multiplicateur des formes et des domaines d’intervention de l’action politique ;

- n’exigez pas de la politique qu’elle rétablisse des « droits » de l’individu tels que la philosophie les a définis. L’individu est le produit du pouvoir. Ce qu’il faut, c’est « désindividualiser » par la multiplication et le déplacement des divers agencements. Le groupe ne doit pas être le lien organique qui unit des individus hiérarchisés, mais un constant générateur de « désindividualisation » ;

- ne tombez pas amoureux du pouvoir.

On pourrait même dire que Deleuze et Guattari aiment si peu le pouvoir qu'ils ont cherché à neutraliser les effets de pouvoirs liés à leur propre discours. D'ou les jeux et les pièges qu'on trouve un peu partout dans le livre, et qui font de sa traduction un véritable tour de force. Mais ce ne sont pas les pièges familiers de la rhétorique, ceux qui cherchent à séduire le lecteur sans qu'il soit conscient de la manipulation, et finissent par le gagner à la cause des auteurs contre sa volonté. Les pièges de L’Anti-Œdipe sont ceux de l'humour : tant d'invitations à se laisser expulser, à prendre congé du texte en claquant la porte. Le livre se donne souvent à penser qu'il n'est qu'humour et jeux là où pourtant quelque chose d'essentiel se passe, quelque chose qui est du plus grand sérieux : la traque de toutes les formes de fascisme, depuis celles, colossales, qui nous entourent et nous écrasent jusqu'aux formes menues qui font l'amère tyrannie de nos vies quotidiennes.

Extrait de la Préface de Michel Foucault à la traduction américaine du livre de Gilles Deleuze et Felix Guattari, L'Anti-Oedipe : capitalisme et schizophrénie, 1977




l'intégralité du texte est là (http://foucault.info/documents/foucault.prefaceAntiOedipe.fr.html) et en entier, c'est plus que bien aussi