En rendant un modeste hommage à
Saint-François-de-Sales, on pourrait dire que L’Anti-Œdipe est
une Introduction à la vie non-fasciste.
Cet art de vivre
contraire à toutes les formes de fascisme, qu’elles soient déjà
installées ou proches de l’être, s’accompagne d’un certain
nombre de principes essentiels, que je résumerais comme suit si je
devais faire de ce grand livre un manuel ou un guide de vie
quotidienne :
- libérez l’action politique de toute forme
de paranoïa unitaire et totalisante ;
- faites croître
l’action, la pensée et les désirs par prolifération,
juxtaposition et disjonction, plutôt que par subdivision et
hiérarchisation pyramidale ;
- affranchissez-vous des
vieilles catégories du Négatif (la loi, la limite, la castration,
le manque, la lacune), que la pensée occidentale a si longtemps
sacralisées comme forme du pouvoir et mode d’accès à la réalité.
Préférez ce qui est positif et multiple, la différence à
l’uniforme, le flux aux unités, les agencements mobiles aux
systèmes. Considérez que ce qui est productif n’est pas
sédentaire, mais nomade ;
- n’imaginez pas qu’il faille
être triste pour être militant, même si la chose qu’on combat
est abominable. C’est le lien du désir à la réalité (et non sa
fuite dans les formes de la représentation) qui possède une force
révolutionnaire ;
- n’utilisez pas la pensée pour donner
à une pratique politique une valeur de vérité ; ni l’action
politique pour discréditer une pensée, comme si elle n’était que
pure spéculation. Utilisez la pratique politique comme un
intensificateur de la pensée, et l’analyse comme un multiplicateur
des formes et des domaines d’intervention de l’action politique ;
- n’exigez pas de la politique qu’elle rétablisse des «
droits » de l’individu tels que la philosophie les a définis.
L’individu est le produit du pouvoir. Ce qu’il faut, c’est «
désindividualiser » par la multiplication et le déplacement des
divers agencements. Le groupe ne doit pas être le lien organique qui
unit des individus hiérarchisés, mais un constant générateur de «
désindividualisation » ;
- ne tombez pas amoureux du
pouvoir.
On pourrait même dire que Deleuze et Guattari
aiment si peu le pouvoir qu'ils ont cherché à neutraliser les
effets de pouvoirs liés à leur propre discours. D'ou les jeux et
les pièges qu'on trouve un peu partout dans le livre, et qui font de
sa traduction un véritable tour de force. Mais ce ne sont pas les
pièges familiers de la rhétorique, ceux qui cherchent à séduire
le lecteur sans qu'il soit conscient de la manipulation, et finissent
par le gagner à la cause des auteurs contre sa volonté. Les pièges
de L’Anti-Œdipe sont ceux de l'humour : tant d'invitations à se
laisser expulser, à prendre congé du texte en claquant la porte. Le
livre se donne souvent à penser qu'il n'est qu'humour et jeux là où
pourtant quelque chose d'essentiel se passe, quelque chose qui est du
plus grand sérieux : la traque de toutes les formes de fascisme,
depuis celles, colossales, qui nous entourent et nous écrasent
jusqu'aux formes menues qui font l'amère tyrannie de nos vies
quotidiennes.
Extrait de la Préface de Michel
Foucault à la traduction américaine du livre de Gilles Deleuze et
Felix Guattari, L'Anti-Oedipe : capitalisme et schizophrénie, 1977