L'homme n'est un homme que parce qu'il devient sans cesse ce qu'il est et parce qu'il est de ce fait, sans cesse un autre,
mais il y a dans le fait d'être juif, un exposant supplémentaire d'altérité qui réside dans le fait d'échapper à toute définition
aussi l'homme juif est deux fois absent de lui-même, et en cela on pourrait dire, qu'il est l'homme par excellence, qu'il est deux fois homme, deux fois plus humain par ce pouvoir d'être absent de soi-même et d'être un autre que soi
l'antisémitisme est dans la clôture du juif (à n'être pas cet autre)
Jankélévitch (il parait)(cité par quelqu'un à la radio)(c'est précis)
lundi 13 septembre 2010
samedi 11 septembre 2010
...
J'ai retrouvé dans l'eau
Marie Cardona, une ancienne dactylo de mon bureau dont j'avais eu
envie à l'époque. Elle aussi, je crois mais elle est partie peu
après et nous n'avons pas eu le temps. Je l'ai aidée à monter sur
une bouée et, dans ce mouvement, j'ai effleuré ses seins. J'étais
encore dans l'eau quand elle était déjà à plat ventre sur la
bouée. Elle s'est retournée vers moi. Elle avait les cheveux dans
les yeux et elle riait. Je me suis hissée à côté d'elle sur la
bouée. Il faisait bon et comme en plaisantant, j'ai laissé aller ma
tête en arrière et je l'ai posée sur son ventre. Elle n'a rien dit
et je suis restée ainsi. J'avais tout le ciel dans les yeux et il
était bleu et doré. Sous ma nuque je sentais le ventre de Marie
battre doucement. Nous sommes restés longtemps sur la bouée à
moitié endormis. Quand le soleil est devenu trop fort, elle a plongé
et je l'ai suivie.
(…)
J'ai raconté à marie
l'histoire du vieux et elle a ri. Elle avait un de mes pyjamas dont
elle avait retroussé les manches. Quand elle a ri, j'ai eu encore
envie d'elle. Un moment après, elle m'a demandé si je l'aimais. Je
lui ai répondu que cela ne voulait rien dire mais qu'il me semblait
que non. Elle a eu l'air triste. Mais en préparant le déjeuner et à
propos de rien, elle a encore ri de telle façon que je l'ai
embrassée.
(...)
Le soir, Marie est venue
me chercher et m'a demandé si je voulais me marier avec elle; j'ai
dit que cela m'était égal et que nous pourrions le faire si elle le
voulait. Elle a voulu savoir alors si je l'aimais. J'ai répondu
comme je l'avais déjà fait une fois que cela ne signifiait rien
mais que sans doute je ne l'aimais pas. Pourquoi m'épouser alors? A
t-elle dit. Je lui ai expliqué que cela n'avait aucune importance et
que si elle le désirait nous pouvions nous marier. D'ailleurs
c'était elle qui le demandait, moi, je me contentait de dire oui.
Elle a observé alors que le mariage était une chose grave. J'ai
répondu « non ». elle s'est tue un moment et elle m'a
regardé en silence. Puis elle a parlé. Elle voulait simplement
savoir si j'aurais accepté la même proposition venant d'une autre
femme à qui je serais attaché de la même façon. J'ai dit
« naturellement ». Elle s'est demandé alors si elle
m'aimait et moi, je ne pouvais rien savoir sur ce point. Après un
autre moment de silence, elle a murmuré que j'étais bizarre,
qu'elle m'aimait sans doute à cause de cela mais que peut-être un
jour je la dégoûterais pour les même raisons. Comme je me taisais,
n'ayant rien à ajouter, elle m'a pris le bras en souriant et elle a
déclaré qu'elle voulait se marier avec moi. J'ai répondu que nous
le ferions dès qu'elle le voudrait. Je lui ai parlé alors de la
proposition du patron et Marie m'a dit qu'elle aimerait connaître Paris. Je lui ai appris que j'y avais vécu dans un temps et elle m'a
demandé comment s'était. Je lui ai dit: c'est sale. Il y a des
pigeons et des cours noires. Les gens ont la peau blanche. Puis nus
avons marché et traversé la ville par ses grandes rues. Les femmes
étaient belles et j'ai demandé à marie si elle le remarquait. Elle
m'a dit que oui et qu'elle me comprenait. Pendant un moment nous
n'avons plus parlé. Je voulais cependant qu'elle reste avec moi et
je lui ai dit que nous pouvions diné ensemble chez Céleste. Elle en
avait bien envie mais elle avait à faire. Nous étions près de chez
moi et je lui ai dit au revoir. Elle m'a regardé: « tu ne veux
pas savoir ce que j'ai à faire? » Je voulais bien le savoir
mais je n'y avais pas pensé et c'est ce qu'elle avait l'air de me
reprocher. Alors devant mon air empêché , elle a encore ri et elle
a eu vers moi un mouvement de tout le corps pour me tendre sa bouche.
Albert Camus - L'étranger
jeudi 17 juin 2010
Joie
Un
homme à cheval galope dans les champs. Son cheval se cabre au moment où
nous passons, et le cavalier se retourne pour nous regarder. De nouveau
nous entrons bruyamment dans l'obscurité. Et je renverse la tête. Et je
m'abandonne à la joie; je me dis qu'au sortir du tunnel, je vais entrer
dans une chambre éclairée par des lampes et me laisser tomber dans un
fauteil admirée de tous, avec ma robe qui ondoie à mes pieds. Mais
attention! En relevant les yeux, je rencontre le regard d'une femme
aigre qui soupconne ma joie. Mon corps impertinent se referme comme un
parasol. Je l'ouvre ou le ferme à volonté. La vie commence. Mon trésor
de vie est encore intact.
Virginia Woolf - Les vagues
Virginia Woolf - Les vagues
samedi 29 mai 2010
Lire
C'est qu'il y a deux manières de lire un livre: on bien on le considère comme une boite qui renvoie à un dedans, et alors on va chercher des signifiés, et puis, si l'on est encore plus pervers ou corrompu on part en quête du signifiant. Et le livre suivant, on le traitera comme une boite contenue dans la précédente ou la contenant à son tour. Et l'on commentera, l'on interprétera, on demandera des explications, on écrira le livre du livre, à l'infini.
Ou bien l'autre manière: on considère un livre comme une petite machine a-signifiante; le seul problème est: "est-ce que ça fonctionne et comment ça fonctionne?" Comment ça fonctionne pour vous? Si ça ne fonctionne pas, si rien ne se passe, prenez-donc un autre livre. Cette autre lecture est une lecture en intensité : quelque chose se passe ou ne se passe pas. Il n'y a rien à expliquer, à comprendre, à interpréter. c'est du type branchement électrique, "corps sans organe", j'ai connu des gens sans culture qui ont tout de suite compris, grâce à leur habitude, grâce à leur manière de s'en faire un à eux. Cette autre manière de lire s'oppose à la précédente parce qu'elle rapporte immédiatement un livre à un dehors. Un livre c'est un petit rouage dans une machinerie beaucoup plus complexe, extérieure. Écrire, c'est un flux parmi d'autres, et qui n'a aucun privilège par apport aux autres, et qui entre dans des rapports de courants, de contre-courants, de remous avec d'autres flux, flux de merde, de sperme, de parole, d'action, d'érotisme, de monnaie, de politique... Comme Bloom, écrire sur le sable avec une main, en se masturbant de l'autre, deux flux dans quel rapport?
Gilles Deleuze, Pourparlers
Gilles Deleuze, Pourparlers
Parler en son nom
L'histoire de la philosophie exerce en philosophie une fonction répressive évidente: " Tu ne vas pas quand-même pas oser parler en ton nom tant que tu n'auras pas lu ceci et cela et ceci sur ce la, et cela sur ceci". (…) Ma manière de m'en tirer à l'époque, c'était je crois bien, de concevoir l'histoire de la philosophie comme un enculage ou ce qui revient au même comme une immaculée conception. Je m'imaginais arriver dans le dos d'un auteur et et lui faire un enfant qui serait le sien et qui serait pourtant monstrueux. Que ce soit bien le sien, c'est très important, parce qu'il fallait que l'auteur dise effectivement tout ce que je lui faisais dire. Mais que l'enfant soit monstrueux c'était nécessaire aussi parce qu'il fallait passer par toute sortes de décentrements, de glissement, cassements, émissions secrètes qui m'ont fait bien plaisir. (...) C'est Nietzsches que j'ai lu plus tard qui m'a sorti de tout ça. Car c'est impossible de lui faire subir un pareil traitement. Des enfants dans le dos, c'est lui qui vous en fait. Il vous donne un goût pervers, (que ni Marx, ni Freud, n'ont jamais donné à personne au contraire): le goût pour chacun de lire des choses simples en son propre nom, de parler par affects, intensités, expériences, expérimentations. Dire quelque chose en son propre nom, c'est très curieux; car ce n'est pas du tout au moment où l'on se prend pour un moi, une personne, un sujet, qu'on parle en son nom. Au contraire, un individu acquiert un véritable nom propre, à l'issue du plus sévère exercice de dépersonnalisation, quand il s'ouvre aux multiplicités qui le traversent de part en part, aux intensités qui le parcourt. Le nom comme appréhension instantanée d'une telle multiplicité intensive, c'est l'opposé de la dépersonnalisation opérée par l'histoire de la philosophie, une dépersonnalisation d'amour pas de soumission.
Gilles (encore)
Sarabande # du sexe
Ce que je veux dire c'est qu'en m'installant ici, je m'étais littéralement retiré de la sarabande du sexe, non pas parce que mes pulsions ou mes érections auraient faibli de manière significative mais parce que je n'arrivais plus à faire face aux exigences exorbitantes du sexe, à trouver l'esprit, la force, la patience, l'illusion, l'ironie, l'ardeur, l'égoïsme, la résistance, - ou bien la solidité, l'astuce, la malhonnêteté, la dissimulation, la duplicité, le professionnalisme érotique nécessaires pour vivre ses implications déroutantes et contradictoires.
Philippe Roth. « La tâche »
samedi 15 mai 2010
La poésie, la parole
Se préoccuper de la place fondamentale
de la parole dans l'expression poétique... la poésie est parole... C'est à
l'intérieur même de la parole que se situe cette rupture, cette
intermittence, le fait que, soit on est en rapport immédiat et plein
avec les données du monde sensible, soit on se retrouve dans l'exil
de la formulation, de la conceptualisation, de
l'impersonnalisation et finalement de l'absence du sens de la
finitude.
La parole est ce qui va vers l'être et
ce qui le perd en même temps et la poésie se situe à l'intérieur
de la parole pour la rappeler à l'ordre, faire entendre la mémoire
fondamentale qui est en elle et travailler à ce que sa mémoire
reprenne sa place dans les mots par des procédés qui sont ceux de
l'écriture, mais aussi ceux de l'existence, car la poésie n'est pas
seulement une affaire de mots.
Yves Bonnefoy - Un jour sur France culture
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