lundi 5 janvier 2009

Se laisser pardonner

"Quels mots peut-on trouver pour couvrir cinq ans de banissement, je crains qu'il n'y en ait pas. Ou qu'il te faille une force d'âme telle que tu ne saurais la trouver en toi.
Toujours le vieux principe: ne pas agir au-delà de sa capacité à réparer. C'est assez injuste mais ainsi Junon peut presque tout se permettre parce qu'elle peut presque tout réparer. D'autres peuvent peu, sinon se laisser pardonner
...
A tout ceci qui est mal décrit à travers le prisme un peu bête de ma solitude, il n'y a pas de mot qu'on puisse ajouter, quel mot pourrais-tu désormais écrire qui performe une douceur sans mièvrerie après une telle curée? La voix peut performer bien plus, je le jure dit-on au tribunal, ce dernier paragraphe confus pour te dire que j'ai bien conscience que ce courrier n'appelle pas de réponse, tu n'en trouverais pas les mots et de cela je ne t'en veux pas.
Simplement je te regarde aujourd'hui avec une pitié fraternelle. Tu es comme une petite fille devant un vase cassée et ce n'est pas ta faute, ni celle du vase, c'était un jeu idiot qui a mal tourné."

Henry
Conte de Noël - Le lettre, Arnaud Desplechin

dimanche 4 janvier 2009

Une, deux, trois

« Mais qu’ai-je fait de ma vie ? se demanda Mrs. Ramsay en prenant sa place à une extrémité de la table et en regardant les cercles blancs que faisaient toutes les assiettes. « William, dit-elle, mettez-vous à côté de moi. - Lily, ajouta-t-elle avec lassitude, mettez-vous là-bas. » Ils avaient cela - Paul Rayley et Minta Doyle - et elle ceci seulement - une table d’une longueur infinie avec des assiettes et des couteaux. À l’autre bout se trouvait son mari, tout affaissé et fronçant les sourcils. Pourquoi ? Elle n’en savait rien. Peu lui importait. Elle ne pouvait comprendre comment elle avait pu avoir la moindre émotion, la moindre affection à son égard. Elle avait le sentiment d’avoir tout dépassé, d’avoir tout connu, d’avoir tout épuisé et, pendant qu’elle servait la soupe, il lui semblait voir un tourbillon – là – dans lequel ou au dehors duquel il fallait se trouver. Quant à elle, elle en était sortie. Tout ça, c’est fini, se disait-elle, pendant que les gens faisaient leur entrée, les uns après les autres, Charles Tansley - « Asseyez-vous là, voulez-vous ? » dit-elle - Augustus Carmichaël - et qu’ils prenaient leur place. Et tout ce temps-là elle attendait passivement que quelqu’un lui répondît, que quelque chose arrivât. Mais ce n’est pas quelque chose, songea-t-elle en servant la soupe, qu’on puisse dire.
Elle leva les sourcils en constatant à quel point cela allait mal ensemble, ce à quoi elle songeait d’une part, et ce qu’elle faisait d’autre part - servir la soupe - et elle se sentait, avec une force grandissante, en dehors du tourbillon; ou encore, elle avait l’impression qu’une ombre était tombée et que, dans cette absence de couleur, elle voyait les choses sous leur vrai jour. La pièce (elle promenait son regard autour d’elle) était dans un état misérable. Il n’y avait nulle part de beauté. Elle s’abstenait de regarder Mr. Tansley. Rien ne semblait s’être fondu. Chacun avait l’air séparé de son voisin. Et c’était à elle qu’incombait l’effort de fusion, de mise en train, de création. Elle sentit à nouveau, sans hostilité - simple fait - la stérilité des hommes, car si elle n’agissait pas personne ne le ferait ; aussi se donna-t-elle la petite secousse que l’on donne à une montre arrêtée, et le pouls se remit à battre au rythme familier comme la montre se remet à marcher - une, deux, trois, une, deux, trois… »

Virginia Woolf, La Promenade au phare

vendredi 2 janvier 2009

Lola du voyage

"Nous nous comprimes tout de suite mais pas complètement toutefois, parce que les élans du coeur m'étaient devenus tout à fait désagréables. Je préférais ceux du corps, tout simplement. Il faut s'en méfier énormément du coeur, on me l'avait appris et comment! à la guerre. Et je n'étais pas prêt de l'oublier. Le coeur de lola était tendre et faible et enthousiaste. Le corps était gentil très aimable et il fallait bien que je la prisse dans son ensemble;
pour lola la france demeurait une espèce d'entité chevaleresque aux contours peu définis dans l'esapce et le temps mais en ce moment dangereusement blessée et à cause de cela même très excitante Moi quand om me parlait de la france, je pensais irrésistiblement à mes tripes, alors forcément j'étais beaucoup plus réservé en ce qui concernait l'enthousiasme. Chacun sa terreur. Cependant comme elle était complaisante au sexe, je l'écoutais sans jamais la contredire. Mais question d'âme, je ne la conten tis guère. C'est tout vibrant, tout rayonnant, qu'elle m'aurait voulu et moi, de mon côté, je ne concevais pas du tout pourquoi j'aurais été dans cet état-là sublime, je voyais au contraire mille raisons, toutes irréfutables, pour demeurer d'humeur exactement contraire
lola après tout ne faisait qe divaguer de bonheur et d'optimisme comme tous les gens qui sont du bon côté de la vie, celui des privilèges de la santé, de la sécurit et qui en ont encore pour longtemps à vivre. Elle me tracassait avec les choses de l'âme, elle en avait plein la bouche l'âme c'est la vanité et le plaisir du cops tant qu'il est bien portant mais c'est aussi l'envie d'en sortir dès qu'il est malade ou que les choses tournent mal. On prend des deux poses celle qui vous sert le plus agréablement dans le momentet voilà tout!tant qu'on peut choisir entre les deux ça va. Mais moi, je ne pouvais plus chosir mon jeu étaig fait. J'étais dans la vérit » jusqu'au trognon.j'avais bien du mal à penser à autre chose qu'à mon destin d'assasiné en sursis que tout le monde d'ailleurs trouvait pour moi, tout à fait normal."

L-F Céline, Voyage au bout de la nuit,

jeudi 18 décembre 2008

La situation bien en main



"Quand Sharon m'a montré le cliché, j'ai tout de suite vu qu'il me résumait parfaitement. Voilà un gars cool je me suis dit, un gars en lunettes noires et en beau costume. Il a l'air d'avoir la situation bien en main, une certaine connaissance de lui-même. La seule chose qui cloche c'est qu'il est surpis en train de manger une banane. Il m'est apparu que c'était notre dilemne à tous: au moment où nous nous sentons tout à fait cool, ce que les autres voient c'est un type la bouche plein de banane."

L. Cohen

jeudi 21 août 2008

Regards

La séduction des yeux. La plus immédiate, la plus pure. Celle qui se passe de mots, seuls les regards s’enchevêtrent dans une sorte de duel, d’enlacement immédiat à l’insu des autres, et de leurs discours : charme discret d’un orgasme immobile, et silencieux. Chute d’intensité lorsque la tension délicieuse des regards se dénoue en mots par la suite, ou en gestes amoureux. Tactilité des regards où se résume toute la substance virtuelle des corps (de leur désir ?) en un instant subtil comme un trait d’esprit – un duel voluptueux et sensuel, et désincarné à la fois – épure parfaite du vertige de la séduction et qu’aucune volupté plus charnelle n’égalera par la suite. Ces yeux-là sont accidentels mais c’est comme s’ils étaient depuis toujours posés sur vous. Dénués de sens ce ne sont pas des regards qui s’échangent. Nul désir ici. Car le désir est sans charme. Mais les yeux, eux, comme les apparences fortuites, ont du charme et ce charme est fait de signes purs, intemporels, duels et sans profondeur.

vendredi 15 août 2008

Anarchistes sociaux quasi religieux

Les premiers socialistes sionistes, ceux qui « contrairement aux socialistes européens n’ont jamais supposé que lorsque les conditions sociales changent, les gens deviennent immédiatement meilleurs, et que l’avidité, l’ambition et l’égoïsme disparaissent automatiquement. [Et qui] D’un autre côté, (…) ne se sont jamais laissé séduire par la simplification marxiste : il faut ouvrir les yeux des gens de force pour qu’ils voient la lumière. Ils croyaient que tous les hommes n’avaient pas été créés égaux mais que tous avaient également le droit d’être différents. Ils croyaient aussi à l’importance de fonder de petites cellules, sociales, volontaires, un peu comme des grandes familles, dans lesquelles les gens opéraient sur la base de la décence et de la fierté, plutôt qu’à partir de la réalisation et de la récompense matérielle. (…)  Ils n’ont jamais cru que le socialisme devait venir d’en haut, des autorités des corps d’état. Dans une certaine mesure, c’étaient des anarchistes. Je les décrirai, du moins certains des fondateurs du socialisme sioniste comme des anarchistes sociaux quasi religieux.(…) L’un deux Aaron Gordon a écrit que les deux expériences humaines, les plus satisfaisante sont la création et la responsabilité...
Amoz Oz Les deux morts de ma grand-mère

Et je renverse la tête

(... ) un homme à cheval galope dans les champs. Son cheval se cabre au moment où nous passons, et le cavalier se retourne pour nous regarder. De nouveau nous entrons bruyamment dans l'obscurité. Et je renverse la tête. Et je m'abandonne à la joie; je me dis qu'au sortir du tunnel, je vais entrer dans une chambre éclairée par des lampes et me laisser tomber dans un fauteil admirée de tous, avec ma robe qui ondoie à mes pieds. Mais attention! En relevant les yeux, je rencontre le regard d'une femme aigre qui soupçonne ma joie. Mon corps impertinent se referme comme un parasol. Je l'ouvre ou le ferme à volonté. La vie commence. Mon trésor de vie est encore intact.

Virginia Woolf - Les vagues - Jinny